Un traité d’alchimie de 1599

Un petit in-quarto italien imprimé à Brescia à la fin du XVIe siècle. Della Tramutatione Metallica de Giovan Battista Nazari — trois « songes » alchimiques où l’auteur raconte, sous forme de visions, les secrets de la transmutation des métaux et peut-être plus encore. L’ouvrage contient une gravure célèbre dans l’histoire de l’ésotérisme, répertoriée dans la Bibliotheca Esoterica de Dorbon. C’est un livre que les occultistes se transmettent depuis quatre siècles.

Quand il arrive sur ma table, il ne tient plus que par un lacet de cuir, ou presque.

Ce que raconte le livre

couverture de premier plat d'un traité d'alchimie déchiré et
L’état du livre lorsqu’on me le confie : le premier plat

La couverture est en papier épais d’époque, ou de carton fin. Ce n’est pas si courant. Les ouvrages du XVIème siècle qui sont parvenus jusqu’à nous possèdent plus souvent des couvertures en parchemin.

vieux livre ancien abîmé avec ecriture manuscrite
L’état du livre lorsqu’on me le confie : le dos et le deuxième plat

Ici, les plats présentent des traces de salissures incrustées mais sont complets, y compris au niveau des rabats intérieurs qui ne présentent que de petites déchirures localisées, sans lacunes. Le dos, en revanche, est en lambeaux : déchiré et décollé sur presque toute sa hauteur, avec des manques. Mais bien vite, la véritable problématique apparaît.

livre ancien de 1599 avec dos déchiré et nerfs sectionnés
Deux lacets de cuir blanc sur les trois présents sont coupés

En regardant de plus près, on découvre que les lacets de cuirs blancs qui sont supposés maintenir la couverture au corps d’ouvrage ne servent plus à grand chose. Deux sur trois sont sectionnés, c’est beaucoup. Mais qu’en est-il de la couture intérieure ?

fil de couture coupé en fond de cahier dans un livre ancien
A l’intérieur, les fils de couture sont coupés en plusieurs endroits

En ouvrant le livre, je constate que les fils de couture logés au coeur des fonds de cahiers sont rompus en plusieurs endroits. En conséquence de quoi, certains feuillets intérieurs ont tendance à se désolidariser. Je tourne quelques pages, la, conclusion est claire : chaque consultation fragilise un peu plus le corps d’ouvrage. L’exemplaire est en sursis.

Mais il y a autre chose encore.

vue rapprochée d'une ancienne restauration sur l'intérieur du  dos d'un livre ancien
Restauration ancienne sur le dos du livre visible au niveau du nerf du milieu

En examinant le dos, je repère les traces d’une restauration ancienne, visible aussi sur l’extérieur — un comblage de papier grossier, un pansement rudimentaire probablement posé il y a un siècle ou davantage, pour tenter de maintenir les choses en place. Je réalise que quelqu’un avant moi a déjà essayé de sauver ce livre.

Et puis en parcourant les pages, je reviens sur les gardes blanches en début et fin de volume. Un détail vient confirmer ce premier constat.

couverture d'un livre ancien du 16 siècle avec garde blanche encollée sur le premier plat
Garde blanche encollée sur le premier plat, mais pas sur le second

Je constate que la première garde blanche est encollée sur le contreplat (à gauche sur la photo) alors que la dernière ne l’est pas — elle est restée libre, en bifeuillet volant, sans aucune trace de colle ancienne (à droite sur la photo, on ne voit que la couverture intérieure, la garde est restée associée au corps d’ouvrage).

Cette asymétrie n’est pas d’origine. Elle me dit que le contre-collage de la première garde est postérieur — de toute évidence, c’est un geste lié à la restauration ancienne, destiné à soulager la pression sur le dos. La déchirure que j’observe sur cette garde, sur la moitié de sa hauteur, exactement au niveau du pli, confirme l’hypothèse : l’ouverture du livre exerce une contrainte mécanique à cet endroit précis, en raison de la fragilisation du dos déjà très ancienne.

Les indices convergent, je peux poser mon diagnostic : contrairement à ce que l’on pourrait penser d’emblée, le principal problème de cet exemplaire n’est pas son dos en miettes, mais sa couture endommagée. En l’état, chaque consultation le fait souffrir davantage. Mon intervention doit d’abord contribuer à lui redonner son intégrité structurelle.

L’intervention

vue du dos d'un bloc livre sans sa couverture
Une fois ôtée, le bloc livre révèle ses trois nerfs brodés et les deux chaînettes aux extrémités

Je démarre le débrochage et documente la structure complète de la couture. Au passage, je confirme ce que j’avais aperçu en examinant le dos : les nerfs sont brodés — le fil de couture fait un tour complet autour de chaque lacet, de manière à couvrir toute la hauteur du nerf et lui conférer une plus grande robustesse. Je constate que la couture est « tout du long » et « à point arrière » sur l’ensemble des 16 cahiers, avec des chaînettes chevron. Ce sont des informations importantes : elles me donnent le patron exact pour recoudre à l’identique.

fragments de lacets de cuir d'un livre ancien posés sur un plan de travail
Fragments de lacets de cuir blancs anciens

Je conserve les fragments de lacets de cuir blanc (peau de truie), parés à 0,3 mm environ et d’une longueur totale de 11 cm chacun environ. Ils sont enroulés sur eux-mêmes, dans une forme tubulaire. Ce sont des témoins que je ne peux pas conserver pour la restauration de cet exemplaire, ils vont devoir être remplacés, mais ils me serviront de modèle pour les reproduire au plus près.

Du côté de la couverture, la restauration ancienne est maintenant bien visible et résiste farouchement à un premier test de décollage.

gros plan sur une restauration ancienne sur la partie intérieure du dos d'un livre ancien
Dos côté intérieur : le comblage ancien apparaît plus important que prévu
gros plan sur une restauration ancienne sue l'extérieur du dos d'un livre ancien
Dos côté extérieur : le comblage se fond dans la patine ancienne

Je n’insiste pas. Avec la colle et le temps, les matériaux ont fusionnés. Pour la déposer, je ne peux compter que sur un nettoyage aqueux, c’est à dire une mise en bain de la totalité de la couverture. Le papier est fort, l’inscription manuscrite sur le dos (nom de l’auteur et titre de l’ouvrage) a depuis longtemps pénétré dans les fibres du papier : tous les indicateurs sont au vert.

couverture d'un livre ancien du 16ème siècle après un nettoyage aqueux
Nettoyage aqueux de la couverture : la colle ancienne s’est dissoute, le papier de comblage de la restauration précédente peut être déposé

A la sortie du bain, la colle de la restauration ancienne s’élimine au grattage mécanique. Les différents fragments du dos apparaissent nettement. Quelque chose comme les manuscrits de la Mer morte.

main massant une couverture de livre ancien à la tylose
Massage de la couverture à la tylose

Le reste de la couverture a également bénéficié du nettoyage aqueux. Elle s’est légèrement éclaircie, mais la patine ancienne est restée incrustée. Son charme intemporel est ainsi resté intact. Je profite de son humidité pour restructurer les fibres du papier à l’aide d’un massage à la tylose en profondeur.

Mais la garde blanche qui était contrecollée au premier plat a, elle aussi, été déposée grâce à la mise en bain de la couverture.

bifeuillet de papier chiffon ancien servant de garde blanche après restauration
Reconstitution de la première garde blanche

La garde blanche était déchirée sur une bonne partie de sa hauteur, je l’ai donc reconstituée au papier japon. Bonne robustesse, bonne homogénéité chromatique avec le papier ancien, pas de reprise de teinte nécessaire.

De son côté, le corps d’ouvrage a fait l’objet d’une collation. L’ouvrage est bien complet et les cahiers sont globalement en très bon état pour un texte de cette époque. Deux déchirures sans lacunes sont stoppées uniquement. Je prends juste une précaution : certains bifeuillets extérieurs, amincis par des siècles de frottement contre le dos, nécessitent un renforcement à l’aide d’un filet de tylose.

Je suis prêt pour la couture. Il me faut commencer par préparer les nouveaux lacets de cuir qui serviront de nerfs.

lacets de cuir blanc servant de nerfs dans une main
De bas en haut : lacet de cuir neuf, lacet vieilli, lacet ancien servant de modèle

Les lacets neufs sont en cuir blanc, vieillis à sec pour retrouver la teinte d’origine, puis fixés au cousoir.

cahier d'un livre ancien maintenu sur cousoir pour couture
Couture de la première garde blanche et du premier cahier
vue du dos d'un livre ancien sur un cousoir après couture terminée
Couture de la dernière garde blanche et double nœud de chaînette final

Une fois le cousoir monté, je reproduis la technique de couture à l’identique : couture à point arrière, tout du long, avec nerfs brodés et chaînettes chevron.

main de restaurateur posant des fragments de dos de livre ancien
Premier repérage pour le positionnement des fragments du dos
couverture de livre ancien en cours de restauration avec dos en multiples fragments
Mise en place de l’ensemble des fragments faisant apparaître nettement les lacunes

La reconstitution du dos constitue l’étape la plus délicate. Les fragments conservés sont repositionnés un à un sur un armement en papier d’Arches 300g. Les manques sont comblés au même papier, teinté et estompé à la main pour retrouver la continuité visuelle.


Le livre retrouvé

premier plat d'un livre ancien du 16ème siècle restauré
Premier plat restauré
deuxième plat d'un livre ancien du 16ème siècle restauré
Deuxième plat restauré

Les plats ont retrouvé une belle robustesse tout en ayant conservé leur patine.

main tenant un dos restauré d'un livre ancien du 16ème siècle
Dos restauré : vue du dos et du premier plat
main tenant un livre ancien du 16ème siècle vu depuis la tranche de tête
Vue de la tranche de tête

Le dos du livre a retrouvé sa courbe naturelle et son rôle de maintien de l’ensemble de l’ouvrage.

gros plan sur le dos d'un livre ancien du 16ème siècle restauré
Dos restauré : la tête
main tenant un livre ancien du 16ème restauré vue du dos coiffe de queue
Dos restauré : la queue

Les manques du dos ont été comblés et se fondent désormais dans l’ensemble.

Après intervention, l’ouvrage a retrouvé sa robustesse, dans le respect de son intégrité structurelle, historique et esthétique d’origine. Il peut de nouveau être ouvert, feuilleté et lu — comme il l’a été pendant quatre siècles. La couture est neuve mais fidèle. Le dos a été reconstitué mais non réinventé. Les annotations ont été préservées, tous les témoins du temps sont encore là.

Quelques jours plus tard, j’apprends que le livre a trouvé un nouveau propriétaire.